Le bonheur selon maman.

Publié le par Brad-Pitt Deuchfalh

Sur l’étagère, les bouteilles sont alignées. Classées par année. Elles sont presque vides. Dans chaque bouteille y’a juste un fond. Maman regarde la bouteille marquée « 2008 » et dit que ça va être une très bonne année.

Au nouvel an les gens boivent du champagne parce qu’il paraît que le champagne ça rend heureux. Et c’est pour ça qu’ils gueulent et dégueulent « BONNE ANNÉE » dans la rue, en titubant, avec une bouteille à la main.
On peut pas souhaiter une bonne année aux gens. On peut pas leur souhaiter du bonheur. Tout ce qu’on peut faire c’est leur montrer comment en avoir. Moi c’est ma mère qui m’a montré. D’après les étiquettes, sur les bouteilles, la première fois que maman m’a montré comment avoir du bonheur c’était en 1998. Je m’en souviens.
Elle a dit « je vais t’apprendre à être heureux » et elle a sorti une bouteille de champ’.
J’avais 7 ans et demi.
Maman a commencé à vider la bouteille. Et moi j’ai commencé à pleurer.

Dix ans plus tard, rien a changé. Les bouteilles de champ’ se sont accumulées sur l’étagères comme des trophées.
C’est le bonheur selon maman.
Pour d’autres c’est juste des bouteilles d’alcool.
Pour moi c’est des heures à chialer en regardant ma mère. Mon visage rouge et trempé et ma bouche qui crache toute sa tristesse en bulles d’écume.

Premier jour de l’année. Dans la cuisine y’a rien. Comme bruit, je veux dire. C’est pas le silence. C’est juste que y’a pas de bruit. Y’a pas de bruit et maman. En face de moi assise sur le tabouret en plastique. Moi je suis de l’autre côté de la table et c’est pas parce que je suis en face d’elle que je la regarde. Nan. C’est plutôt parce que c’est un truc qu’on fait à deux. Qu’on a toujours fait à deux.
On pleure.

Maman a sorti une bouteille de champagne et ça a fait PAF quand elle a fait sauter le bouchon. Et pis elle a commencé à vider la bouteille. Et moi j’ai commencé à pleurer.

On se regarde maman et moi et on pleure. Pas comme des pauvres cons. Des pauvres cons qui chialent leur chien écrasé ou le fric qui z’ont pas nan. Maman et moi on pleure par habitude. Parce que c’est le 1er janvier.
On sale nos joues. On mouille nos tronches. En se regardant.

Maman ses larmes, elles coulent jusque dans son cou, y’a même le tissu de sa robe qu’est plus foncé où c’est humide. Ma mère elle peut pleurer sur vingt centimètres du tissu de sa robe, on a mesuré une fois. Moi je pleure pas autant mais je fais un bruit pas possible à renifler ma morve comme si je me noyais dedans. Juré : on dirait les égouts qui dégorgent.

Sur la table de la cuisine y’a mes larmes qui ploquent et ploquent et c’est le seul bruit. Ça fait une petite mare sur la nappe en toile cirée. Maman aussi elle a ses yeux qui coulent en goutte sur la table et ça fait comme une flaque. Deux petites mares d’eau salée aux deux bouts de la table. Et la robe de maman trempée jusqu’aux dentelles.

Y’a aussi le bruit du champagne qui coule… et la bouteille qui se vide doucement bien sûr…
« Se remplir de bonheur », c’est ça, ma mère, son expression.
« Les bouteilles de tristesse », moi, c’est comme ça que je les appelle.

Regarder maman qui pleure ça m’aide vachement. De la voir comme ça, en larmes, avec son maquillage qui lui coule dans la bouche et sa tête de fillette qui marche dans un champ de mines, ça me ferait chialer pendant des heures.
Ça me foutra toujours des petits coups de canifs dans les joues de voir ma mère qui pleure.

Sur la table, les deux flaques de larmes elle se touchent maintenant.
Le chronomètre indique 86 minutes et 48 secondes. On pleure de l’air, on a évacué toute l’eau.
Maman dit « c’est bon pour moi » et je dis que pour moi aussi.
Dans l’evier, ça y est, tout le champagne a coulé de la bouteille. Elle est vide. Et on fait glisser les flaques de larmes sur la toile cirée. Ça coule dans un entonnoir qu’est coincé dans le goulot de la bouteille de champagne. Dessus y’a une étiquette. C’est écrit « 2008 ».

La bouteille, maman la ferme et la pose sur l’étagère à trophées, à côté d’une autre qu’est marquée « 2007 ». Elle dit qu’on a battu notre record. Qu’on avait jamais autant pleuré. Même en 1998 où pourtant on avait pleuré 88 minutes 53, tu te souviens ?

Maman dit qu’on s’est jamais autant vidé de notre tristesse qu’aujourd’hui.
« Les bouteilles de tristesse », moi, c’est comme ça que je les appelle.
Maman dit que maintenant, à l’intérieur de nous, on a beaucoup de place pour le bonheur.
« Se remplir de bonheur », c’est ça, ma mère, son expression.

Maman range la bouteille et dit que 2008 va être une très bonne année.


[mp3]

Texte lu par Gaia



[mp3]

Texte lu par LeVoix



 


Publié dans Au jour le jour

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Garfield 24/04/2008 02:18

ahhhhhhhhh Jadore!!!!!!! Vraiment trop stylé comme idée!

Mariléti 02/04/2008 10:33

Tu en as des choses à dire toi ! Et la manière pour les dire ! Quel que soit ton âge on a envie de te dire "vous", à rebrousse poil des usages du web. Vous m'épatez monsieur.

Marie 23/03/2008 20:06

Je ne viens pas souvent, et pourtant à chaque fois j'apprecie autant...
Et je trouve ce texte particulièrement beau!

emmA 29/02/2008 15:32

salut, je suis entrain de lire ton livre, qui est super, mais je voudrais savoir si c'est vraiment ta VRAI vie, ca je n'arrive pas trop a y croire...a bientôt

stephanie 22/02/2008 19:10

jadore ton livre il est vraiment geniale je lai achter cette apres midi et jen suis a la page 174 lool rien a faire tout sa pour te dire que ton livre et trop cool