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Autoproclamé daron de la bogossphère
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Faut savoir se dire adieu. C’est pour ça que je suis là, pour vous dire que faut savoir se dire adieu. Même si c’est un truc qu’on aimerait mieux pas faire. Je me suis dit ça y’a quelques jours. Faut dire que j’avais passé ma journée à ruminer du brouillard parce que je savais pas quoi faire et que je me faisais chier et qu’il faisait pas beau et que j’arrivais même pas à écrire un truc sur mon blog. Ou alors c’était tout simplement parce que Linette venait de me jeter et que c’est vraiment comme ça que je me sentais : comme quelque chose qu’on jette. Comme un vieux truc qui sert plus à rien et qu’arrive vraiment à la fin de sa vie. Voilà, c’est là que j’ai pris ma décision : la décision de mettre fin à ma vie. Parce que tout simplement c’était le bon moment, je me suis vraiment dit ça comme une évidence, que c’était le bon moment pour se dire adieu.
Vous savez comment des fois je dis un truc mais faut comprendre le contraire. Mais là nan. Je dis « mettre fin à ma vie » et ce qui faut comprendre c’est juste ça : que j’ai mis fin à ma vie.
C’est pas une métaphore pour dire que je mets fin à mon blog. Nan. Ce que je dis c’est que j’ai mis fin à ma vie et qu’à l’heure où vous lisez ces mots, on m’enterre.
Ce que j’aimerais, c’est pouvoir vous écrire tout ça sans vous faire de la peine. J’ai pas envie que les gens pleurent. Surtout que tout ça c’est pas triste : je me suis vraiment senti heureux
quand j’ai compris que je devais mettre fin à ma vie.
J’ai pas envie de faire chialer tout le monde. Je préférerais me taire que de rien vous dire mais vous savez comment j’aime pas le silence, et encore moins quand y’a pas de bruit.
Je mets fin à ma vie peut-être parce que Linette m’a largué et que, au final, c’est sûrement un bon moment ça, pour mettre fin à une vie. C’est peut-être aussi parce que j’ai eu mon bac, et que
depuis toujours à la maison, le bac c’est comme le monstre du dernier tableau. Le dernier monstre à tuer dans les jeux vidéo. Le bac chez nous c’est pareil : la petite musique rigolote qui dit
que t’as gagné, mais c’est quand même la fin du jeu. Ou alors c’est à cause de mon père qui dit que je peux arrêter de glander et que la boite d’intérim a appelé. Et franchement : quel mec de mon
âge a envie de se lever à 5 heures du mat’ pour mettre de la lessive en poudre dans des boites en carton au lieu de glander au soleil ? C’est peut-être pour ça que j’ai envie d’en finir. Ou alors
c’est parce que jouer les écrivains de 15 ans c’est pas bien, et que c’est un mensonge que je veux pas continuer à porter parce que je suis pas un écrivain de 15 ans. Je suis juste quelqu’un qui
aime écrire. Mais c’est pas ça être écrivain, ou en tout cas ça devrait pas être ça.
Et pis j’ai 18 ans maintenant.
Ma mère aussi ça lui fera de la peine : son petit garçon elle aurait voulu le garder toute la vie. Mais ça c’est un truc entre elle et moi et j’ai pas envie d’en parler ici.
A l’heure où vous lirez ces mots, on m’enterra dans la carrière, à côté du gros rocher noir qu’on appelait l’Enclume. Y’aura Crocheton, revenu de Paris, exprès. Y’aura Crocheton qui murmurera adieu entre ses lèvres. Parce qu’il sait bien lui, Croch’, qu’il faut savoir se dire adieu. Même si c’est dur.
Y’aura des gens, je sais. Je suis pas con. Y’aura des gens qui diront que la communauté yavish et pis tout ça et des histoires de secte ou de suicide et ces conneries que disent les gens. Et puis vous comprenez son père est pasteur de la communauté. C’est à eux aussi que j’écris. Pour leur dire que c’est vrai. Que c’est vrai que mon père qui est pasteur de la communauté yavish, que mon père m’a inculqué le sens du sacrifice. C’est vrai que c’est mon père qui m’a appris qu’il faut savoir mettre un terme à une vie. Même si cette vie, c’est la mienne. Qu’il faut pas avoir peur parce que, tu sais, mon fils, après, il y a une autre vie. Il y a une autre vie. Après. Et c’est vrai oui, c’est mon père qui nous enseigne qu’il faut savoir se dire adieu. Mais est-ce que c’est pas tout simplement le rôle d’un père ?
Y’aura toujours des gens pour dire qu’on aurait dû s’en rendre compte. En trois ans de blog, quand même, on aurait dû voir venir le truc. Y’aura toujours des gens pour prendre sur eux toute la culpabilité du monde. Y’aura toujours des gens pour cracher sur ce qui est laid. Et y’aura toujours des gens pour cracher sur ce qui est beau. Et souvent ce sera les mêmes.
Au moment où vous lisez ces mots, Crocheton balance une pelletée de terre dans un trou creusé au pied du rocher noir. Il enterre son petit frère. Voilà, y’a rien de plus à dire que ça : il enterre son petit frère.
Postiche est là aussi. Et au fond du trou ce qu’on peut voir c’est mes baskets qui émergent de la terre. Mes baskets que maman avait achetées à Carrefour et que je trouvais moches mais que j’ai plus quittées après ça pendant trois ans. Ce qu’on peut voir aussi, au fond de la tombe, c’est mon lance-pierre. Et à côté c’est mes cahiers, mes classeurs, mes bouquins, tous ces trucs qui m’ont amené jusqu’au dernier monstre, le bac. Tous ces trucs qu’on apprend. Qu’on apprend pour passer le bac. Pour entendre la petite musique rigolote qui dit que t’as gagné. Mais t’as gagné quoi ?
Alors voilà, y’a quelques jours Linette était partie, c’était fini. Et puis je regardais les résultats du bac et je l’avais foudroyé, le monstre du dernier tableau. J’étais arrivé à la fin du jeu. Comme avec Linette. Après ça y’avait plus rien. Alors fallait mettre fin à cette vie. Le moment était venu. Tout simplement. Comme une évidence.
Au moment où vous lisez ces mots, Crocheton jette de la terre au fond du trou et mes baskets disparaissent dans le sol. Il murmure adieu. Adieu Brady. Et il me regarde. Il regarde mon visage qui
a l’air tellement paisible. Tellement serein.
Au fond de cette tombe, ce qu’on peut voir c’est ma jeunesse.
Faut pas pleurer parce que tout ça c’est pas triste. Je suis heureux là où je suis. Car j’ai mis un terme à une vie. Même si cette vie, c’était la mienne.
Et je sais que c’est mon père qui a raison : il y a une autre vie.
Après.
Une deuxième vie qui me rendra heureux. Incroyablement heureux.
Il faut juste savoir se dire adieu.
Et là, tout de suite, avec ce sourire incroyable sur mon visage tellement serein, c’est exactement ce que je fais : je me dis adieu. Oui voilà, heureux comme jamais, j’avance d’un pas vers cette
tombe où j’enterre ma jeunesse, et c’est ça que je lui dis : adieu.
Et ma deuxième vie commence.
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