La passion des courges

Publié le par Brad-Pitt Deuchfalh

Crocheton veut faire une fac d'histoire. L'histoire il dit que c'est super. Je sais pas comment il fait. Moi ça me gonfle de savoir que Jean-Michel d'Orléans a acheté trois courgettes en 1732. Lui ça le passionne.

Hier après midi on a chargé le coffre de la voiture Crocheton et moi. Un gros sac à dos plein de fringues et des plaques chauffantes. Une bouilloire électrique, un paquet de PQ, des draps, une couette, des cahiers, des classeurs, tout un tas de trucs.
Quand Crocheton a dit "c'est bon : y'a tout", on a dit à papa "c'est bon y'a tout. On peut y aller."

Crocheton veut faire une fac d'histoire. C’est important d’avoir de la culture il dit. C’est important d’apprendre et de transmettre cet héritage. On dirait qu'il a appris son texte par cœur. On dirait qu'il veut me convaincre.

Hier après midi avec papa et Crocheton on est allé voir la chambre d'étudiant de Croch'. C'est là qu'il habitera dans un mois.
2 heures de route.

Crocheton veut faire une fac d'histoire. Il dit que l'histoire ça le passionne. Enfin, d'après moi, ça le passionne surtout depuis qu'il s'est mis en tête que papa et maman n’étaient pas ses vrais parents. Ça le passionne surtout depuis qu'il s'est mis en tête de devenir généalogiste.
Pas du tout ! qu'il me répond, mais alors là pas du tout ! Et d'ailleurs si comme moi tu te passionnais pour l'histoire Brad, tu saurais que Jean-Michel d’Orléans était allergique aux courgettes !

Ouais. C’est bien ce que je pensais.

Crocheton, il avait pas menti. C'est vrai que ça a l'air moins drôle que dans les films. C'est pas la résidence d'un campus américain. Mais Crocheton est content quand même. Il en a tellement marre de bosser à la cimenterie Broutin que la rentrée universitaire il est pressé qu'elle arrive. Enfin, 10 mètres carrés c'est pas grand quand même.

N'empêche : grâce à la cimenterie Broutin, Croch' s'est payé des nouvelles fringues. Quand il est parti rejoindre ses copains samedi soir il avait l'air d'un vrai petit bourge. C'est peut-être pour ça que papa lui a parlé de cette histoire de pension quand on est revenu.

Crocheton je lui dis que c’est bien son truc mais que généalogiste ça doit pas rapporter des masses quand même. Mais lui il dit qu’il a pas besoin de gagner plein de fric puisque ses vrais parents sont super riches. Oui, forcément, j’avais pas pensé à ça. Alors je lui dis que d’accord, mais bon, peut-être qu’ils auront fait faillite avant que tu les retrouves…
Il dit que dans ce cas-là, bah, il pourra toujours être prof d’histoire.
Putain, Croch, ça doit être trop chiant d’être prof d’histoire. Rappelle-toi monsieur Gradon, avec sa grosse moustache et ses chemises de bûcheron. Tu vas pas mettre des chemises de bûcheron quand même ? Et mademoiselle Clirette qu’était toujours à deux doigts de chialer. Et pis, sérieux, Crocheton, tu te vois passer ta vie à expliquer qu’Anne d’Autruche avait des plumes au cul ?

On revenait de la chambre d'étudiant de Crocheton. On était presqu'arrivé chez nous quand papa a commencé à en parler et puis on est rentré dans la maison et papa a continué :
« Tu vas avoir ton chez toi. T'habiteras plus à la maison dans un mois. Donc si tu comptes revenir le week-end c'est normal que tu payes une pension. »
Crocheton reste bouche bée.
«Ta mère te lave tes fringues et te fait à manger. Tu gagnes de l'argent chez monsieur Broutin. Et en plus tu as ta bourse. Et ici c’est pas un hôtel. Et d’ailleurs, même dans un hôtel, faudrait bien que tu la payes ta chambre ! »
Crocheton dit « mais », Crocheton dit mais papa n’écoute pas.
75 euros.
Si tu rentres tous les week-end , ce sera 75 euros par mois.

Crocheton est dégoûté.
Moi je suis dégoûté pour Crocheton.

« Moi, quand j’ai commencé à gagner de l’argent, j’ai payé une pension à ma mère gnagnagna gnagna. » Crocheton imite mon père.
« pfff, s’croit encore au 19ème siècle… Si il croit que ça va m’empêcher de faire ma fac d’histoire ! Si il croit que je vais pas devenir généalogiste alors là… ! » Crocheton parle pas fort. Entre ses dents. Mais je vois bien qu’en lui il hurle.

« Ça m'empêchera pas de retrouver mes vrais parents, c’est moi qui te le dis. » Crocheton me dit un truc mais je lui réponds qu’il dit ça parce qu’il est en colère et il me dit que non, qu’il le pense vraiment.
Crocheton dit que plus tard il sait pas trop ce qu’il va faire, c’est vrai, il sait pas trop.
Mais qu’il sait très bien ce qu’il veut pas.
«Je sais très bien ce que je veux pas : j’veux pas être comme papa ».


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Texte lu par Lucie de l'île




Publié dans Au jour le jour

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. 11/07/2007 02:55

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. 11/07/2007 02:55

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. 29/06/2007 02:13

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Sushi 07/10/2006 17:40

C'est une jolie voix que mademoiselle a là, et c'est un texte sublimé par les "r" roulés ... j'adore !

PappolÚne 19/09/2006 11:09

Moi c'est mon père qui me filait des sous pour que j'aille le voir :)