Salut mon chou…

Publié le par Brad-Pitt

Il était 19 heures quand papa a balancé son poing en plein dans le visage de Crocheton et quand Crocheton a valdingué contre le mur, ses pieds se dérobant sous lui, son cul s'écrasant sourdement contre le carrelage. Parfois Crocheton a dans les yeux cette expression que je ne connais que chez ma mère quand elle ressemble à une enfant. Parfois la vie semble vraiment beaucoup trop dure, seulement voilà il était 19 heures.

Quand papa est rentré de la communauté yavish, ce soir, il a passé la porte et maman était très embêtée lorsqu'elle lui a tendu cette feuille qui instantanément lui a fait changé de regard à mon père. Aussitôt il a hurlé le nom de Crocheton qui était dans notre chambre. Il a posé son manteau. En me penchant sur la table basse j'ai vu s'immobiliser la feuille que maman lui avait tendue et qu'il venait de jeter sur le meuble à coté de moi, c'était une facture de téléphone.
Crocheton est arrivé, tout péteux, parce que nous savons tous que quand papa gueule comme ça, ça va mal finir. Maman a dit "Gilbert" dans un souffle. Mais papa n'a pas écouté. Il a attrapé Crocheton par l'oreille comme si ce qu'il voulait c'était lui coller le lobe au plafond et il l'a emmené comme ça jusqu'au milieu de la pièce et Crocheton disait "Aîîîeee". Je sais ce que ça fait quand on te fait ça. T'entends un petit craquement juste derrière ton oreille, à l'intérieur de ta tête, et après t'as l'impression que ton oreille peut se déchirer à tout moment.

La tête de mon père s'est approché de celle de mon frère. Comme dans les films, quand le petit enfant rencontre l'ogre, et que la tête de l'ogre apparaît en gros plan dans la télé.
-Crocheton, 08 69 69 69 69, c'est quoi ??!!
Ma mère a encore soufflé "Gilbert…"

Je crois que dans ces cas-là, maman elle hésite entre deux choses qui lui apparaissent comme deux évidences :
-Tu as fait une bêtise, tu dois morfler.
-C'est mon fils, ne lui fais pas de mal.
Elle ne sait pas choisir, alors elle souffle "Gilbert…"
-CROCHETON, 08 69 69 69 69, C'EST QUOI ??!!, a encore hurlé mon père. Et Crocheton a répondu "je sais pas". Quand mon frère pleure, c'est comme si on me cognait la tête contre un mur en parpaing. Et mon père a balancé mon frangin contre le canapé, il est tombé entre mes jambes, et son oreille était rouge, mais rouge… j'ai cru que c'était du sang. Papa était tellement en colère qu'on aurait pas été étonné de voir sortir de la vapeur par les trous de son nez, comme un bœuf. Papa a attrapé le téléphone, et tout en tapant le numéro, il lisait sur la facture :
-Le 6 mai, 3minutes12 : 5euros15. Le 7 mai, 4minutes08 : 6euros24. Le 9 mai, 3minutes55 : 5euros57…
Il s'est arrêté lorsque le bip bip dans l'interphone du téléphone a cessé et que dans la salle à manger a retenti une voix d'hôtesse de l'air mielleuse qui disait "Salut mon chou, t'as envie d'entendre de vraies chiennes te raconter leurs fantasmes alors tape sur la touche étoile…"
Papa a balancé le combiné vers Crocheton en hurlant des tas d'insultes "petit connard, sac à merde, petit enculé plein de foutre" et encore plein d'autres trucs et il a attrapé Crocheton par la nuque et lui a plaqué le visage contre le téléphone, et lui a frotté le nez contre le cadran du téléphone comme on frotte la truffe d'un chien dans son caca pour qu'il comprenne qu'il ne faut pas recommencer. Ecoute sangloter ton frère, l'ami, et reviens me voir ensuite.

D'un geste -toujours en le saisissant par la nuque- mon père a redressé Crocheton sur ses deux pieds. Il l'a saisi par les deux épaules pour le mettre bien face à lui et tout ce qui s'est passé à partir de ce moment restera gravé en moi jusqu'à la fin de mes jours comme une scène au ralenti :
Les grosses mains de papa sur les épaules de Crocheton.
Mon frère qui tourne sur lui-même malgré lui.
Mon père qui le regarde dans les yeux comme s'il allait le tuer.
La main de mon père qui se lève si haut au bout de son bras qu'on dirait qu'elle va toucher le plafond.
Cette main qui descend tellement vite qu'au moment ou elle s'encastre dans la joue de mon frère le bruit couvre la voix de ma mère qui soudainement hurle "GILBERT !"

Comment peut-on regarder son frère se faire démonter la gueule sans broncher ?
Mes doigts s'enfonçaient dans le canapé.
Le corps de Crocheton s'est écrasé comme un gros sac sous la table au milieu des pieds de chaises. Il ne bougeait plus. Je crois que ça a fait peur à papa. Sa main lui faisait mal. Maman est allé sous la table pour relever mon frère. Mon père a gueulé qu'il fallait surtout pas qu'il recommence ses conneries avec le téléphone ou que ça allait vraiment mal se terminer. Maman, Crocheton et moi, on est allé dans la chambre et Maman tamponnait le visage de Crocheton avec un gant de toilette humide. L'alliance de papa lui avait ouvert l'arcade. Maman est allée passer le gant sous le robinet dans la salle de bain. Je repensais à Crocheton qui m'avait vraiment énervé hier à me traiter de "puceau de la langue". On entendait l'eau qui coulait du robinet dans la salle de bain. On n'entendait pas l'eau qui coulait des yeux de maman.
Crocheton a sangloté "Brady, arrête de jouer avec le téléphone steuplé…"
J'ai rien trouvé de mieux à dire : "Merci, Croch'."




Publié dans Au jour le jour

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Phee 13/12/2007 18:49

C'est super bien écris. Je sais on te l'a déjà dis. Mais je peux tout imaginer. Comme si j'étais là moi aussi, à regarder attérée ton frère se faire démolir.
Il a l'air super ton frère. Il a été génial de te couvrir...
Par contre, je n'admirerais pas ton père, désolée...
Continues d'écrire avec ce style qui te va si bien, je dois mettre un point maintenant si je veux avoir le temps de lire le reste...

Jeanot 25/09/2007 16:49

C'est du très bien construit. Un cas d'école à étudier en cours de littérature.

Je compatis à la gravité de cette situation familiale mais d'un autre côté j'hésite. D'une part, si je doute de la sincérité d'un jeune qui raconte sa vie, je lui inflige un déni de sa souffrance, d'autre part je n'ai pas envie de jouer les gogos naïfs qui gobent des histoires parce qu'elles sont belles. Aussi, je ne m'exprime que sur la qualité de construction du texte.

Le premier paragraphe prépare le lecteur en lui présentant rapidement un geste de violence, banalisé par un vocabulaire d'adolescent ("valdinguer"). On prépare aussi l'attitude de la maman en grande soeur impuissante et aimante.

Ensuite nous avons la dualité du pasteur, homme de moralité et de dialogue, qui se révèle être un père grossier, brutal et incapable de communiquer avec sa famille. Face à lui trois enfants désemparés se serrent les coudes pour survivre.

La peur, la brutalité et la souffrance sont décrites progressivement avec de plus en plus de détails, jusqu'au coup final, orgasmique, hitchcockien.

L'histoire en elle même met en opposition la brutalité d'un père et la solidarité de deux frères, où l'un accepte sans faillir d'endosser la leçon douloureuse et déplacée à la place de son petit frère (qu'il protège en quelque sorte, malgré leurs tiraillements). C'est efficace, avec une chute finale bien préparée, comme dans un film palpitant.

Ajoutons des images géniales comme le parallèle entre l'eau du robinet et les larmes de la mère, l'alliance (symbole de l'amour des parents) qui a créé la blessure sur l'enfant, tout est succulent.

Encore !

. 11/07/2007 03:01

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Maëlle 29/05/2006 15:26

Tant de si jolis commentaires..difficile de passer derriere..
Ne voudrais-tu pas écrire un roman, je serai ta première lectrice...
Merci à toi pour ce synopsis...

Doudou Janis 12/05/2006 18:19

Excellent !
Moi non plus je n'arrive pas à croire que tu n'aies qu 15 ans, tant tes textes sont bien écrits.
Continue a nous ravir.
Merci