Goutte-à-goutte

Publié le par Brad-Pitt Deuchfalh

Pourquoi t'es la seule à pas m'avoir demandé, maman ?

Crocheton est dans le lit. Ma mère est assise sur le bord. Elle a les yeux dans le vague comme quand on voudrait être ailleurs. Maman n'est pas là. Pourquoi tu veux pas savoir, maman, pourquoi tu veux pas, toi ?

Maman est belle. Sa voix semble venir d'on sait pas où. Comme de loin. Sa voix elle semble venir de loin. Comme dans les films, quand on entend une voix d'outre-tombe. Sauf que c'est la voix de maman, je la reconnais bien. Pourquoi quoi Crocheton ? qu'elle demande.
C'est comme une carapace ou une forteresse qui serait habitée par un fantôme, comme une maison hantée, ma mère, on sait jamais qui c'est qui va ouvrir la porte. Le propriétaire des lieux ou bien un spectre ?

Ils demandent tous pourquoi j'ai fait ça, tu sais, ils demandent tous sauf toi.

L'odeur qui règne ici, c'est comme quelque chose dont on ne peut pas rire. L'odeur d'un hôpital c'est comme une tristesse qui t'arrache les yeux. C'est insupportable de propreté.

J'ai entendu un docteur dire à papa que non, monsieur, non il ne s'agit pas juste d'un appel au secours et que oui, monsieur, oui c'est vrai, il serait mort si votre femme…
Le hasard d'une maman qui pressent quelque chose.
La volonté d'un fils de mourir.
Crocheton s'est suicidé. C'était ce matin.
Papa a dit "ça ne doit pas se savoir… vous comprenez, je suis un homme d'église…"

Pourquoi maman, pleurniche Crocheton, pourquoi toi tu m'demandes pas pourquoi ? Pourquoi tu dis rien maman pourquoi ?
Et puis maman a bougé la main et on aurait dit qu'elle était somnambule avec ses yeux rivés sur le goutte-à-goutte de la perfusion. La main de maman s'est posé sur la main de Crocheton.

Dans le jardin lorsque nous étions enfants avec Crocheton, lorsque l'été nous brunissait, nos rires partaient en éclat dans la pluie du tuyau d'arrosage, qu'est-ce qu'on rigolait à s'arroser comme ça ! J'avais huit ans et je pliais en deux le tuyau pour m'éviter la douche et Crocheton bêtement regardait pourquoi l'eau ne jaillissait plus et je relâchais tout et vlan il prenait tout dans l'œil, qu'est-ce qu'on rigolait !

Crocheton voulait mourir. Il m'a même pas prévenu. S'il me l'avait dit, je serai parti avec lui. Je veux pas rester tout seul.
Qu'est-ce qu'il y a dans la tête de maman. Un peu de sa vie ? Un peu de cette tragédie qu'est la sienne ? Ou tout simplement rien ?
La main de maman s'est posé sur la main de Crocheton. Silence. Tout est blanc ici. Odeur d'hôpital.
Pourquoi t'es la seule à pas m'avoir demandé, maman ? Ils demandent tous pourquoi j'ai fait ça, tu sais, ils demandent tous sauf toi. Pourquoi tu dis rien maman pourquoi ?

Maman a souri. Crocheton s'est tu.
Maman a dit tu sais…
" Tu sais..."
Tout doucement.
Elle a dit "tu sais", tout doucement.
Un silence de quatre secondes…
une goutte dans la perfusion…
une goutte dans la perfusion…
une goutte dans la perfusion…
une goutte dans la perfusion…
et elle a ajouté, au moment exact où l'épiderme de sa paume se refermait sur les doigts de Crocheton : "mon fils…". Alors j'avais huit ans et ma gorge s'est nouée comme un tuyau d'arrosage qu'on plie et pas un mot n'aurait pu en sortir… et puis l'eau par mes yeux a jailli sans que je n'y puisse rien. Crocheton s'est blotti. Maman a refermé son amour sur lui.
Et je sanglotais le nom de mon frère en l'écoutant sangloter "maman".


Publié dans Au jour le jour

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

guyk 28/01/2008 22:33

c'est fou le texte d'avant j'étais tout simplement émerveillée, et là... il pleut dans mes canaux lacrymaux...

Syrphide 10/07/2006 16:55

Un ami affirmait, en me regardant droit dans les yeux, que ceux qui se suicidaient ne méritaient pas de vivre. Je crois qu’il a pu lire dans mon regard toute la révolte est les arguments que je tentais de rassembler pour démolir son affirmation. J’ai fini par lui dire, une fois l’émotion dissipée et si on en parlait …il ma répondu t’inquiète pas, ça ira mieux demain. Il me fait peur quelque fois, souvent j’aimerai lui dire que je l’aime. Au fond qu’est ce qui l’attache à moi… Ma naïveté sans doute.

florine 02/08/2005 17:55

Ouais moi j peux te le dire c'est dur d'etre a cote mais c'est dur par la suite poue elui qui est dans le lit !!! J'ai participe aux 2 moments je m'en suis sortis grace a mes amis et a beaucoups d'autre choses !!Mais tu sais il m'est encore tres penible d'en parler sans que je me mette a pleurer !!J'ai l'impression que chaque fois que je viens sur ton blog je me met apleurer car ce que ta famille vit a mienne le vecu il n'y a pas si longtemps !!
bisssssssssss
Je suis désolé de te rappeler de tristes souvenirs. En tout cas merci pour ta sincérité et ta fidélité. A très bientôt.

locy 27/06/2005 23:31

J'en reste sans voix, c'est hallucinant comme tu perviens à nous faire palper l'émotion de ce tragique moment. En lisant ton texte, j'ai eu les narines pleines d'odeur d'hôpital, et j'ai entendu le goutte-à-goutte de la perfusion...
(...)