Nichons

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"Franchement, moi qui n'aime pas lire, avec ce bouquin, c'était la première fois que je lisais un livre en entier."
Un blogueur influent




 

J’en ai encore le cœur qui cogne.

Si vous êtes capable d’imaginer ce que peut être la pire des peurs, la plus stupéfiante des frayeurs, celle qui dure un quart de seconde mais semble durer des heures comme si la vie s’arrêtait, si vous êtes capable de vous imaginer cela, alors c’est le moment. Car c’est exactement cela que je ressentais à ce moment précis. J’ai cru que j’allais mourir. Que c’était la fin. Je ne criais pas. C’est à cela qu’on reconnaît la vraie peur : on ne crie pas, on se tait pour se persuader qu’on est pas là. La frousse.

BLANG, BLANG, voilà ce qu’on venait d’entendre.

Quand je pense qu’une heure plus tôt on était là tranquille. Que maman disait « les garçons je vous confie la maison. » Qu’elle partait chercher ses dix kilos de patates à la ferme des Trois Chemins. Et que dès qu’elle a passé le coin de la rue, on a fouillé dans sa vaisselle.

« Esprit, es-tu là ? » Le silence qui suit une phrase comme celle-là ressemble davantage à une voix muette venue de l’au-delà que n’importe quelle autre banale absence de bruits. C’est la première chose que je me suis dite.
La seconde c’était « putain ».

C’est là que tout a commencé.

Parfois Crocheton a de ces idées qui me font dire que c’est un type génial et que j’ai de la chance de l’avoir pour frère. Toujours je me demande où il les trouve ses idées. Là je me le suis demandé. Et puis Crocheton nous a expliqué comment les choses se dérouleraient et alors je me suis senti submergé par une drôle d’impression d’aventure… quelque chose allait se passer. Et Crocheton a prononcé le mot comme un code magique ouvrant de nouveaux horizons : spiritisme.

« Esprit, es-tu là ? » Chacun de nous avait l’extrémité de l’index posée sur le verre retourné contre le lino du couloir. Juste posée. De chaque côté, nous avions placé un papier marqué OUI et un autre marqué NON. Et tout autour nous avions disposé les 26 lettres de l’alphabet. C’était les jetons du scrabble.

Crocheton a dit « il faudra faire attention aux esprits farceurs, ils peuvent être dangereux. » Et Benoît a demandé ce que c’était que ça les esprits farceurs. Moi-même je n’en avais jamais entendu parler. Les esprits farceurs c’est ceux qui te répondent et te font croire qu’ils sont la personne à qui tu veux parler, ou qu’ils sont Napoléon, le pape ou le plombier ou je ne sais qui et qu’en fait rien du tout, c’est juste des petits rigolos.

Comment on sait que c’est des esprits farceurs ? Suffit de leur poser des questions.

Le verre s’est dirigé vers le OUI.

« Putain. »

Y’a aussi les esprits frappeurs. Eux, ils tapent. Ils cognent. Blang, blang, comme si ça frappait à la porte mais en fait y’a personne dehors. C’est eux. C’est les esprits frappeurs.

Crocheton a dit comme ça, dans l’urgence, comme si c’était grave : « si un esprit refuse de partir, on ne peut pas l’obliger… il faut attendre… si vraiment il ne part pas, il faudra retourner le verre et mettre très vite une flamme dedans sinon… »

Sinon quoi ? J’ai pas osé demander.

Le verre s’est dirigé vers le oui.

« Qui es-tu ? » C’est Crocheton qui posait les questions. Mon index suivait le verre dans son déplacement. Je ne le poussais pas. Personne ne le poussait. Crocheton égrenait à haute voix chacune des lettres vers lesquelles le verre se dirigeait. D’abord le C et puis le O.

Souvent vous entendrez dire qu’il faut un verre en cristal. Absolument en cristal. Nous, on avait un verre à moutarde tout con, et ça a très bien marché.

« N… N… A… R… D » Crocheton nous avait dit qu’il ne fallait surtout pas se montrer trop faible face aux esprits farceurs, alors il a pris sa plus grosse voix et il a demandé « est-ce que tu te fous de notre gueule ? » et j’ai eu l’impression que le verre m’arrachait le bras pour attirer mon doigt le plus vite possible au-dessus du OUI.

Et là, y’a eu presque simultanément ces deux choses :

Crocheton qui prend sa voix d’ours et hurle « qui es-tu ? » BLANG BLANG, la porte qui cogne et bouge

Mes yeux exorbités. La bouche de Benoît entrouverte. Ma poitrine qui tape, qui tape. Les mâchoires serrées de Crocheton. La frousse. « C’est l’plombier », cet esprit farceur, le temps figé, cette voix qui nous moque, la voix de maman qui sourit derriere la porte mais ouvrez les garçons parce que c’est lourd ces patates !

Ouf…



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