J'veux pas mourir

Publié le par Brad-Pitt Deuchfalh

Je me suis réveillé et j’étais vieux. 60 ans.
Je me suis réveillé ce matin et j’étais vieux. J’avais 60 ans et les articulations qui bloquent et tirent dans les doigts et les yeux lourds. Voilà. La réalité c’est ça. La triste réalité. Je suis un vieux mec de 60 ans, ridé comme une serpillière, qui tape sa vie passée sur un clavier usé à essayer de retrouver ses souvenirs avant qu’ils ne s’effacent, à les figer là dans la lumière blanche de l’écran. Juste un vieux con sans succès et sans gloire, sans famille, sans ami. Juste un vieux con. Juste un vieux con qui fait semblant d’être jeune pour s’en persuader ou -qui sait ?- parce qu’il y croit. Crétin de vieux con. Crétin de vieux.
Vous vouliez savoir. Maintenant vous savez. Est-ce qu’elle était belle l’histoire ? Bah ouais elle était belle et puis maintenant elle ne l’est plus. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Parce que les vieux c’est moins drôle que les jeunes. Les vieux c’est con et puis ça pue. Alors que les jeunes ça sent bon.

Je me suis réveillé et j’étais vieux. 60 ans.
Je me suis réveillé ce matin et j’étais vieux. Avec mes réflexes d’écriture et mes systématismes. Mes paragraphes qui commencent tous de la même façon. Je sais même pas comment ça s’appelle quand on fait ça.
J’invente rien, j’ai passé l’âge et j’ai peur. Et je suis triste de regarder derrière parce que devant y’a plus rien ou presque et y’a la mort et que ça fait mal de dire que c’est quand elle s’approche vraiment près qu’on y fait gaffe à la mort et que quand elle était loin on en parlait comme ça mais au fond on s’en foutait. Et j’ai mes 60 berges. Et ma tête de vieux con.

Putain. Comment que ça redescend d’un coup toute cette énergie que j’avais dans le corps, toute cette énergie et cette ferveur que j’avais dans le corps y’a encore deux secondes, comment qu’elle fout le camp la force quand je me dis ça : « putain j’ai 60 berges. »
C’est trop con, j’étais dedans, ouais c’est vrai j’étais bien dedans là, je m’y voyais, j’avais 15 piges j’étais heureux et blang me revoilà ici devant mon ordinateur et mes mains ridées, et blang la force qui s’écoule par mes orteils et glisse dans le sol. Et c’est bien là que je vais finir moi aussi, dans le sol. Mais putain c’est pas possible, tout semblait tellement réel. Et Crocheton, est-ce qu’il est mort ? Est-ce qu’il est encore là ? Pendry, maman, papa, mais putain ils étaient là j’ai pas rêvé c’est quoi c’bordel ? C’est pas juste ! Je vous jure que c’était vrai, j’avais 15 ans, je le jure, je vous aurai pas menti ! Mais non, arrêtez, pourquoi vous dîtes ça, arrêtez de dire que je mens que je ne suis rien de ce que je dis, arrêtez de dire que je suis vieux, que j’invente une vie qu’est pas la mienne, c’est ma vie, je le jure !! Mais elle est où, qu’est-ce que vous en avez fait ? Pourquoi vous m’avez remis là dans la gueule de ce vieillard ?

Putain. Je l’entend encore Crocheton qui me demande « Comment ce sera plus tard ? Je me demande bien. »

Crocheton, il se pose souvent cette question. Est-ce qu’on sera toujours comme deux frères quand on sera devenus des adultes ? Et pis ce sera comment quand on sera grands ? Est-ce qu’on aura des enfants ? Est-ce qu’on sera marié ? Moi je sais pas trop quoi répondre.
Alors il me dit : « je m’inquiète pas trop pour toi. Toi t’auras un bon métier. »

Me laissez-pas là, je veux pas être vieux. Me laissez pas là. Me laissez pas là que je dis dans mon sommeil et ça me réveille et j’ouvre les yeux et tout est blanc. Un hôpital, voilà où j’suis. Un hôpital. Une femme arrive, en blouse blanche. J’ai pas la force de lui parler, pas la force de l’attraper par la main, pas la force de faire un signe, juste la force de cligner des paupières mais pas trop vite. Qu’est-ce que je fous là encore ? C’est quoi c’bordel ? C’est quoi ces gens dans ma chambre qui viennent rôder autour de mon corps qu’est déjà presque un cadavre et que je suis enfermé dedans, c’est quoi ces gens qui rôdent et disent c’est lui. C’est lui Brad-Pitt Deuchfalh, tu vois qu’il est pas jeune, tu vois. Et leurs têtes qui se déforment avec leurs voix. Et j’ai envie d’hurler mais je ne peux pas. Je ne peux pas, j’ai de la terre dans la bouche, et le ciel n’est qu’un rectangle à ma mesure et progressivement s’efface sous la terre qu’on me balance à petites pelletés et y’a personne pour me pleurer sinon moi mais personne ne m’entend gémir car je suis mort, au fond d’un trou et déjà on m’oublie. Déjà on m’oublie. Déjà on m’oublie et j’ai peur. Et j’ai peur et je hurle et je hurle si fort que le rectangle du ciel c’est une porte qui s’ouvre et que c’est maman derrière qui dit Brad qui dit Brad et je hurle et la peur sur son visage à elle c’est la plus belle preuve de son attachement à moi, cette preuve qui me grave au couteau là ou vous savez que c’est moi son fils et que c’est MOI son fils et que j’ai mal de lui avoir extirpé cette peur qui me réjouit et je l’embrasse en pleurant parce que je voudrais pas qu’elle s’en aille, parce que je voudrais pas être vieux, parce qu’être vieux ce serait lui dire adieu et que ce matin je me suis réveillé en hurlant et que j’étais jeune. 15 ans. Et que j’ai peur de m’être pas réveillé.

Alors pardonnez-moi si je hurle encore.


[mp3]

Texte lu par DG


Bonus du jour : Bon bah... à bientôt alors...




Publié dans Au jour le jour

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houda 04/03/2006 20:37

slt flo kan jai lu ton truc tu ma fai tro délirer mai il cartone ton blog

manue 03/11/2005 04:10

magnifique! je sais pas trop quoi dire d'autre. t'as su exprimer cette peur de l'avenir exactement comme il fallai.je veux dire comme il me la fallai. ton texte m'a vraiment émue et j'ai senti les larmes arriver

Arganthone 11/10/2005 15:03

Bizarre, je respire a l'interieur de ce desenchantement qui perd ses contours dans la vie...Merveilleux!

bounette 08/10/2005 16:09

ton écriture est superbe, ton texte est superbe, ton expression est superbe, quelque soit ton âge il est superbe, tu es superbe tout simplement ...

Ak 12/09/2005 09:49

Troublée.. c'est touchant, en fait, j'ai le coeur qui bat, les larmes qui viennent, et une envie de sourir pour te rassurer. Un parfait inconnu.. Les 15 ans ne sont plus là, à la surface, mais ils vivent tout au fond de toi : ça se sent, ça se vie. Je repasserais.. pas de doute.