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Autoproclamé daron de la bogossphère
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Il était exactement 17h43. Maman avait dit : « 18 heures. Pas une minute de plus. » Et le pire c’est que j’avais sur moi tous ces jolis billets que j’avais récoltés de mon anniversaire : 20 euros de maman (papa ne me fait jamais de cadeau), 20 euros envoyés par ce grand-père paternel que je n’ai jamais vu mais qui, il faut l’avouer, n’oublie jamais de m’envoyer ma petite enveloppe, 15 euros de ma tante. Il a fallu que j’explique tout, et pour l’accident de maman et pour tout le reste, et le type me demandait quand même pour la millième fois « Dis-moi, p’tit, tu veux vraiment me faire croire que tu t’appelles Brad-Pitt Deuchfalh... ou bien tu veux simplement te foutre de ma gueule ? »
J’étais pas fier. Je tremblais de partout. Le bureau devait faire dix mètres carré. Pas de fenêtre. Un bureau, et le gros type en sueur sous sa chemise bleue qui me demande encore si je me moque de lui et surtout si j’ai l’argent pour payer. Et ma voix qui trébuche.
La dernière fois que maman m’a acheté des vêtements c’était ce fameux slip dont j’ai parlé l’autre jour. Avant ça, faut sûrement remonter à la dernière rentrée scolaire. En septembre.
Crocheton est content : depuis presqu’un mois il peut choisir ses vêtements lui-même. Avant c’est maman qui choisissait comment il devait s’habiller. Mais, je sais pas trop pourquoi, depuis quelques temps, sûrement parce qu’il devient grand –il se rase maintenant- maman lui laisse un peu plus de liberté et c’est lui qui décide tout seul de ce qu’il veut mettre. Et le plus drôle c’est que je m’étais jamais dit avant ça que les choses pouvaient se passer ainsi. C’est vrai. Ça me semblait normal que maman choisisse pour nous.
Veti’fashion, c’est le nom qui s’affichait sur trois mètres de large au-dessus de ma tête quand je suis sorti du magasin. Et j’ai pas fait cent mètres, sourire aux lèvres, qu’une ombre s’abat sur moi et une main sur mon épaule me demande de pas faire d’histoires. Et de la suivre. Et je me retrouve dans ce bureau. Avec le gros qui transpire et postillonne. Et j’ai volé un pull. Et je me suis fait piqué. Et merde. L’air con.
Ma carte d’identité ? Oui je l’ai. Oui je m’appelle bien Brad-Pitt Deuchfalh. Bah non je me foutais pas de vous monsieur. Oui, j’ai de quoi payer…
Bien sûr que j’ai de quoi payer, et dans deux secondes il va me demander pourquoi je préfère voler des fringues au lieu de les acheter vu que j’ai l’argent pour. Et tu veux que je lui réponde quoi ? Que je trouve ça plus facile ? Plus rigolo ? Ou simplement que j’ai tellement toujours entendu mon père gueuler qu’on a pas de thunes et que non, on ne peut pas se payer ceci ou cela, et que oui bordel il faut faire attention à pas trop dépenser en eau, en électricité, en bouffe et en tout, que rien que de le dépenser cet argent qu’est le mien, j’aurais la sensation de les enterrer vivants mes parents… de les foutre dans un trou et de balancer de la terre sur leurs visages, leurs yeux grands ouverts ? Tu veux que je lui dise quoi : que je suis idiot désolé ne dites rien à mes parents ? Bah oui, c’est ce que je dis… tu dirais quoi toi ?
Alors je lui dis ça et il dit qu’il va falloir que je paye… parce qu’il faut bien que quelqu’un le paye ce pull… alors que le mieux ce serait peut-être bien d’appeler mes parents… parce que tous ces billets bien pliés dans mon portefeuille c’est quand même étrange, c’est peut-être même pas à moi –mais qu’est-ce qu’il imagine ? Que c’est l’argent d’un trafic de drogue ou quoi ?- et je dis que si, c’est à moi et que non il ne faut pas appeler mes parents.
Alors le deal est simple, on garde ta carte d’identité et tu vas chercher les trente quatre euros quatre vingt dix chez toi, et tache d’être revenu avant 18 heures sinon…
Dix-sept minutes aller-retour. Un record. Quand je suis re-rentré dans le bureau, ma gorge me brûlait tellement avec cet air qui allait-venait-allait-venait dedans en sifflant qu’ils n’ont même pas entendu que j’avais dit « tenez » en tendant l’argent au-dessus du bureau. L’horloge a sonné dix huit heures.
J’étais en retard.
Je le savais.
Quand j’ai ouvert la porte de la maison, le pull était dans mon sac. Dans le couloir il y avait l’odeur des jours de fête, l’odeur des fêtes en famille, des fêtes entre nous, et j’étais en retard. Il ne faut pas arriver en retard pour les fêtes entre nous. Le temps de tourner la tête et j’ai vu la main de maman, avec ses longs doigts effilés, ses longs doigts allongés un peu abîmés par le quotidien de la maison, sa main longue qui s’est aplatie froidement et violemment sur ma tempe et je suis tombé sur le cul. « J’avais dit 18 heures ! » et ses mots se couchaient sur mes sanglots. Et mes mains protégeaient mon visage et l’angle du mur arrêtait ma fuite accroupie. Tout le monde est prêt, tu as cinq minutes, a-t-elle dit, et puis elle a ajouté : essuie-toi les yeux.
Pendant le repas, j’avais le contour de l’œil violet. Comme le pull. J’aurais aimé qu’il soit emballé. Tant pis. Je lui ai donné comme ça en disant du mieux que je pouvais « bon anniversaire maman. »
Bonus du jour : A mes lectrices et lecteurs.
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