La saga du camping : épisode 2
Faut dire ce qui est : j’avais tout faux. J’avoue.
Si elle a quatre ans cette gamine, c’est bien tout ce qu’elle a, quatre ans et son petit maillot de bain une pièce avec un canard dessiné sur le ventre. Quatre ans et un sourire qui lui va d’une oreille à l’autre sous son petit chapeau jaune. Sous le soleil des vacances. Et son papa souriant de toutes ses dents qui lui tend dans la chaleur insupportable le cornet croquant d’où émerge la rafraîchissante crème glacée. Un Cornett’Ice vanille et chocolat. Elle sourit, heureuse. C’est le plus beau jour de sa vie. Et je peux pas m’empêcher de penser que ça va sûrement la marquer à vie cette horrible image, cet horrible moment, et qu’il faudra pas que son père s’étonne si dans vingt ans elle lui crache à la gueule. Faudra pas qu’il s’étonne.
Le pire c’est qu’il doit l’aimer sa fille. Y’a pas trop de doutes là-dessus. Et c’est bien ça le pire. Cet amour qu’il a pour sa petite fille si mignonne et cette image de lui, torse nu, rouge et un peu gras, lui offrant à elle cette crème glacée, c’est ces deux choses que j’ai du mal à associer dans mon esprit. L’amour et la glace.
C’est quand il lui a tendu la crème glacée que j’ai compris que j’avais vraiment tout faux.
Le papa paye le serveur au comptoir et se penche vers sa fille en souriant. La gamine prend la glace, son père se retourne pour rejoindre sa femme à une table en terrasse, et sa petite fille le suit en dandinant, et elle ressemble au petit canard jaune qui est dessiné sur son ventre, elle chantonne, heureuse, mais soudain vlam, trop lourd pour son bras maigre, le cornet de la fillette se tourne vers le sol et la glace en glisse pour venir s’échouer mollement sur le carrelage… la fillette implose de chagrin. A ses pieds, la crème glacée a la forme exacte de l’intérieur du cornet. C’est un Cornett’Ice en kit : d’un coté le cornet, de l’autre la glace.
L’homme aux coups de soleil se retourne et doit dire à sa petite de pas pleurer et que c’est pas grave et va voir maman ma chérie. Ce que fait la gamine en miaulant sa tristesse. Le papa se penche et, saisissant le cornet dans sa main gauche, il y pousse, de la main droite, en le faisant glisser sur le sol, le cône glacé vanille-chocolat, reformant ainsi en une demi-seconde un Cornett’Ice comme neuf.
Sans doute pour faire oublier à son petit canard ce douloureux épisode de vacances, le gentil papa décide de faire disparaître toute trace de l’accident, toute poussière qui aurait pu se coller sur le petit iceberg émergeant du cornet et voilà qu’il tire une langue qui ressemble à une limace énorme et fait tourner l’animal baveux sur tout le pourtour du Cornett’Ice. Le cône fait un tour complet sur la langue charnue et mouillée. Lustrage. Finition parfaite.
Le Cornett’Ice ainsi remis à neuf dans sa main droite, le papa se relève face au comptoir et je comprends qu’il va racheter une glace toute neuve à sa fillette et finir celle qu’il a commencé à lécher. C’est émouvant de penser que ce gentil père de famille va se sacrifier. Il se retourne et quand, dans la chaleur insupportable, souriant de toutes ses dents, il tend à sa fillette le cornet croquant d’où émerge la rafraîchissante crème glacée réparée, je comprends que j’ai tout faux. Et cette idiote de gamine sourit : c’est le plus beau jour de sa vie.
Et dans vingt ans elle lui crachera à la gueule. Alors faudra pas qu’il s’étonne.
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Commentaires
Brisquieux le Sentencieux
PS: sinon... tu sais quoi...
Et puis je sais que si on te tape pas dans le dos de temps en temps tu commences a douter!
mais alors la redonner à la petite fille...
Quoique en écrivant justement ce smots, j'ai une révélation. Et je peux dire que j'ai compris.
Tu pourrai me dire pourquoi je cherche souvent un sens caché, plus profond dans tes textes?
Bonne continuation :)
Et puis aujourd'hui, je lui dis "Merci".
:).
En revanche, je vois pas pourquoi je lui cracherai moi à la gueule à ce papa. Je le trouve plutôt attendrissant.
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