8 dixièmes de seconde
Quand j’étais petit, je m’asseyais dans le canapé, devant la télé. Je mesurais 1,15 mètre à l’époque. Ou 1,20 mètre peut-être. Et je m’asseyais dans le canapé, bien calé au fond. Et j’étais tellement petit que mes jambes dépassaient même pas. Je sais pas pourquoi je me souviens de ça aujourd’hui. Je m’asseyais bien calé au fond du gros canapé. Les jambes horizontales. Le dos bien collé au dossier. Les yeux rivés sur la télé. Et puis tout le haut de mon corps avançait et ma tête se décollait du canapé de 15 centimètres. Et puis tout le haut de mon corps revenait en arrière et se collait à nouveau au canapé. Comme si je voyais pas bien la télé et que j’avançais un peu la tête pour mieux voir un truc écrit sur l’écran et puis comme si après ça, je me réinstallais, tranquille, au fond de mon canapé.
Je sais pas pourquoi, putain, j’ai l’image hyper nette de ce truc-là dans la tête, là, tout de suite, le sentiment hyper précis que j’avais en moi, à ce moment-là, précis.
J’avançais la tête de 15 centimètres et puis je revenais en arrière. Et là, je recommençais : j’avançais la tête de 15 centimètres et puis je revenais en arrière. Et quand je posais mon dos contre le canapé, comme je repartais tout de suite vers l’avant, on peut pas vraiment dire que je posais mon dos contre le canapé. C’était plutôt comme un rebond, comme si le canapé me repoussait gentiment. Une impression de balançoire. Et maman dans sa robe à fleurs qui me regarde.
Et puis le vide dans ma tête, à ce moment-là, au moment où je me balançais d’avant en arrière, dans le canapé, sans dire le moindre mot, quand je mesurais un mètre quinze, et que j’avais 8 ans, ou un mètre vingt, le vide qu’il y avait dans ma tête à ce moment-là, je l’ai. Là tout de suite, je l’ai encore.
Combien de temps ça durait ? ce va et vient. Combien de temps ça durait ce va et vient avant de commencer à doucement s’accélérer. Imperceptiblement. Voilà : imperceptiblement. Sans que personne remarque rien. Le truc c’est d’augmenter la distance et de pas augmenter le temps. La distance que tu prends par rapport au canapé. Le temps que tu mets à revenir à ta place. Augmenter la distance. Pas le temps.
Alors le haut de mon corps rebondissait sur le fond du canapé pour s’éloigner de 15 centimètres et puis revenait à sa place en 8 dixièmes de seconde et puis rebondissait en s’éloignant de 20 centimètres mais revenait encore en 8 dixièmes de seconde pour rebondir et s’éloigner à 25 centimètres et revenir en 8 dixièmes de seconde et rebondir contre le canapé et s’en éloigner de 30 centimètres pour y revenir en 8 dixièmes de seconde et s’éloigner de 40 centimètres pour revenir en 8 dixièmes de secondes et rebondir à 50 centimètres mais toujours revenir en 8 dixièmes de seconde et rebondir, toujours plus loin, à 60 centimètres mais encore revenir en 8 dixièmes de seconde et rebondir à 70 centimètres et revenir en 8 dixièmes de seconde et pis maman qui se retourne dans sa robe à fleurs et regarde son fils qui enfonce sa tête dans le fond du canapé et rebondit et enfonce sa tête et rebondit et enfonce sa tête et puis rebondit et enfonce sa tête plus vite encore. En souriant.
Mon corps se penchait de plus en plus loin en avant, jusqu’à ce que ma tête touche presque mes pieds, et toujours mes bras, je m’en souviens, toujours mes bras bien raides le long de mon corps.
Mon corps se penchait tellement en avant que pour revenir en 8 dixièmes de seconde fallait qu’il revienne beaucoup plus vite. La sensation du vent dans mes oreilles, le grand huit de Bougoupark, ma tête par la fenêtre de la voiture, ma tête qui rebondit dans le fond du canapé et puis qui revient jusqu’à mes pieds. Trampoline horizontal.
La vitesse, plus grande, toujours plus grande pour revenir. Et l’incroyable. L’incroyable sensation de bien-être. D’être exactement là où je dois être. Cette chose impossible à dire, cette inégalable sensation d’être juste mort, mais vivant, d’être vide mais tellement léger, d’être là mais tellement nulle part, cet incroyable moment d’extase absolue, quand de dehors tout ça ressemblait à de la folie pure, à un pauvre gamin retardé, ce rituel étrange qui aurait fait hurler n’importe quelle maman sauf maman, c’est de ça dont je me souviens là tout de suite, maintenant. Et mon corps qui revient tellement vite en arrière qu’il s’enfonce d’au moins 15 centimètres dans le molleton du canapé. Et pas vouloir que ça s’arrête. Juste vouloir que ça s’arrête pas. Et le murmure de maman contre les hurlements de toutes les autres mamans du monde. Le murmure presque silencieux de maman qui dit Brad. Qui souffle juste : Brad. Qui mime mon nom avec ses lèvres en juste respirant. Brad. Pour pas casser la magie. Voilà. Le délicat souffle de maman quand elle entend que ma tête claque contre la structure métallique du canapé, 16 centimètres sous le molleton, bling, et puis revient et claque encore plus fort contre la structure et que je souris et que je souris. A jamais éternellement heureux. Avec du sang dans les cheveux.