La capote
« Papa, maman, j’ai quelque chose à vous dire… » La scène classique. Le genre de trucs que les parents ont pas envie d’entendre un jour. La claque dans la gueule. Papa, maman, j’ai quelque chose à vous dire… Sauf que crocheton, lui, il a même pas prévenu. Il a pas dit papa, maman. Nan. Il a juste balancé son truc. Cash. Désolé, je l’ai.
« Désolé, je l’ai. »
La phrase. J’en ai les larmes aux yeux quand j’entends mon frangin la dire. Mon père, lui, ça lui fait un électrochoc. Son fils. Son propre fils. Il l’a. Mais comment c’est possible ? Comment il a pu l’avoir, lui ?
Maman est scotchée. Il est où le petit Crocheton ? Le gamin de 3 ans et demi qui gambadait et se cachait dans les fleurs de sa jupe, il est où ?
Je le savais déjà moi. Crocheton m’a tout dit hier. On était dans la voiture de Caro, sa nouvelle copine. Avant elle, il était avec Cynthia. Et avant ça, avec Jessica. Et avant ça avec Céline.
Crocheton m’a dit qu’il avait passé l’examen. Qu’il avait eu les résultats tout de suite. Que finalement le seul problème c’était de pas avoir mis la capote.
Je sais pas pourquoi, j’ai dit « sortez couverts ». C’est con.
Y’a presque deux ans mon frère a fait une tentative de suicide. On va pas faire semblant que c’est pas arrivé. Pas entre nous. C’est arrivé.
Je sais pas pourquoi mais quand il m’a dit qu’il l’avait. Que simplement il avait pas mis la capote. Qu’il y avait pas pensé. Juste pas pensé. Bêtement. Simplement. Je sais pas pourquoi mais je l’ai revu allongé sur son lit d’hôpital avec maman assise près de lui et … putain…
Et Crocheton a dit : sans dec’, Brad, si ça t’arrive un jour, pense à la capote, pense à la capote…
Aujourd’hui, vous savez quel jour on est ?
Alors la scène c’est la scène classique : le gâteau avec les bougies dessus. Les petites flammes qui dansent. Vingt et une petites flammes. Autour c’est papa et c’est Pendry. C’est moi et c’est Crocheton. C’est maman et c’est le gâteau. Crocheton souffle. Et dans quelques secondes Crocheton balancera la vérité au milieu de la fête et y’aura comme un blanc. Comme un truc qui marque la fin d’une époque. Quelque chose qui te dit que désormais les choses ne seront plus jamais pareilles.
Mais avant ça, mon père va faire la même blague débile qu’il fait tous les ans. Il va dire à Croch’ que pour ton anniv’ on t’offre le permis de conduire mon fils. Crocheton m’a dit qu’à côté de sa chambre d’étudiant, y’a une auto-école où tu passes ton permis dans une golf cabriolet. La classe il a dit. On t’offre ton permis de conduire mon fils. Deux secondes de silence et puis mon père dira : poisson d’avril !
Comme tous les ans.
Crocheton souffle les bougies. Maman dit « bon anniversaire Croch’ » et elle l’embrasse sur la joue. Papa dit : Croch’, pour ton anniversaire cette année, on t’offre le permis de conduire. Deux secondes de silence et papa qui dit pas « poisson d’avril » parce que c’est crocheton qui dit « désolé… je l’ai déjà ».
C’est là qu’il y a un blanc. La claque. La fin d’une époque.
Jeudi dernier, mon frère a passé son permis de conduire dans une golf cabriolet. Et il l’a eu.
Même si il a pas pensé à mettre la capote quand il a commencé à pleuvoir.
Sortez couverts