Les hurleurs
C'est bizarre la politique. C'est bizarre les hommes politiques.
Les hommes politiques c'est comme des stars de cinéma. C'est comme ces acteurs qui sont toujours beaux et qui ont toujours des rôles supers. Et même que si on sait bien que c'est que des rôles, que des personnages, on peut pas s'empêcher de croire que Keanu Reeves c'est quand même bien lui qu'a sauvé le monde en sortant de la matrice.
Ces acteurs ils ont tout pour eux et même dans la vraie vie ils sont gâtés. Ils sont beaux, ils sont riches, ils couchent avec les plus belles filles de la Terre, juste parce que tout le monde voudrait bien coucher avec le sauveur du monde.
Alors on voudrait tous être Keanu Reeves. Juste pour voir les balles des flingues se déplacer dans l'air au ralenti, juste pour les éviter. Juste pour que des fois le monde ce soit comme un film accéléré et puis soudain comme une image figée. Juste pour être le seul à se déplacer dans ce monde immobile. Juste pour que soudain une onde de choc déforme l'image comme si c'était une flaque d'eau avec un caillou qui tombe dedans.
Les hommes politiques c'est comme des stars de cinéma. Voilà, c'est exactement comme des stars de cinéma. Mais complètement à l'inverse.
Les hommes politiques, leur fiction, y'a personne qu'a envie d'y croire.
Je sais pas pour vous, mais pour moi le mot de la semaine c'est "gouvernement". Je l'ai tellement dit que j'en ai presque mauvaise haleine. Y'a des mots qui sont vraiment pas faits pour qu'on les mette dans la bouche. C'est comme des choux de Bruxelles.
Alors voilà, on reprenait en chœur des chansons rigolotes qu'un gars gueulait dans un micro :
| Il était un premier ministre Il était un premier ministre Qui connaît pas la solidarité Qui connaissait pas la précarité ohé ohé O-hé o-hé enfoiré Enfoiré va vite te cacher (sur l'air de il était un petit navire) |
Chacun y allait de sa gueulante.
| Prends ta bite à deux mains mon cousin, nous partons en guerre Prends ta bite à deux mains mon cousin, nous partons en train |
Ça nous faisait rire.
Et puis soudain un bras s'est glissé sous le mien.
Non.
Non c'est pas ça.
Non en fait, soudain, un bras m'a agrippé, tiré, arraché et je me suis retrouvé collé à quelqu'un mais la question n'était plus de savoir qui c'était. On avait passé l'étape des présentations. On était bien au-delà de ça. Mon autre bras était déjà greffé à une deuxième personne. J'étais un maillon de la chaîne.
La rue n'était qu'un murmure. Un murmure de géant. Le murmure d'un monstre. On avait qu'une voix pour tous.
Et puis à l'autre bout de la marée humaine une vague élastique s'est levée. Ça grondait comme une migraine, ça me bourdonnait sous les pieds. Ça ondulait. Ça tapait comme un marteau-piqueur. Je pensais même plus à regarder où j'étais. Je pensais "nous". J'avais abandonné le "je". Et puis soudain nous l'avons entendue s'approcher et j'aurais voulu que vous soyez là. J'aurais voulu que vous soyez là quand le monde s'est figé et que j'étais le seul à bouger. J'aurais voulu que vous soyez là pour la sentir vous aussi, pour la sentir la vague élastique, l'onde de choc qui m'a soulevé les tripes comme au grand huit. Elle m'a transpercé pile à ce moment-là, quand le chant de ceux de devant s'est fusionné avec le chant de ceux de derrière et qu'il y a eu ce moment où on était tous en train d'enterrer notre mère. Et qu'on avait tous la même. J'étais au pied de l'arc-en-ciel.
La question n'était pas de savoir si on était pour ou contre. La question c'était de savoir si on voulait être vivant et si on voulait planter notre gueule dans la vie. Alors dans ma tête j'ai hurlé OUI JE VEUX ETRE VIVANT.
Le gars à ma gauche m'a serré le bras plus fort et puis j'ai entendu sa voix dans mon oreille quand il a dit "moi aussi".
C'était Crocheton.
Et puis le monde a redémarré.
Aujourd'hui y'a pas la belle phrase qui te tombe sur le coin de la gueule quand tu lui tournais le dos. Nan. Y'a juste cet enregistrement minable de gens qui hurlent. Et juste un silence qui tremble dans une main qui grésille.
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