Le lycée.
Ça y est, c’est décidé, tout est réglé : Crocheton ira au lycée des bourges l’an prochain. Moi j’irai au lycée des pauvres, là où Crocheton était cette année. Je sais pas si c’est comme ça partout. En tout cas ici c’est comme ça. Y’a le lycée Inès De La Fressange avec tous ses petits bourgeois en polo Lacoste et jeans Diesel, bourré de petites blondes qui disent « je suis allé à Paris avec maman ». Et y’a le lycée des pauvres, celui où il y a une section technique.
Depuis la tentative de suicide de Crocheton, mes parents essayent de comprendre ce qui ne va pas. Ils se sont dits que c’était son environnement scolaire qui déconnait. Enfin, j’imagine, vu qu’ils en parlent pas devant nous. Ils ont juste dit « Crocheton, t’iras à Inès De La Fressange l’an prochain » et Crocheton a dit OK.
Peut-être que les parents ne voulaient pas qu’on soit dans le même lycée. C’est peut-être pour ça que moi, à la rentrée, j’irai au lycée Elodie Gossuin.
C’était aujourd’hui la vente de manuels scolaires. Les lycéens revendent leurs vieux bouquins. Je le savais même pas moi qu’on devait acheter ses livres au lycée. C’est bizarre.
Maman m’a filé 30 euros et j’y suis allé avec Crocheton. C’était dans la cour d’Elodie Gossuin. Je sais pas si on dit encore « cour » quand on est au lycée. Je sais pas ce qu’on doit dire. Il a fallu prendre le bus pour y aller. C’était la première fois que je prenais le bus.
Nous, nous habitons à côté de la ville. Mais le lycée, lui, les deux lycées d’ailleurs puisqu’ils ne sont distants que de quelques centaines de mètres, le lycée se situe tout en haut de Babylone.
Je vais récupérer quelques bouquins que Crocheton a gardés. Au final, je n’ai besoin d’en acheter que trois. On est rentré dans la cour du lycée et y’avait plein d’étudiants partout qui racolaient et se faisaient rigoler tout seul à essayer de prendre des airs de vendeurs à la criée : « ils sont beaux mes bouquins ils sont pas chers ils sont beaux ils sont beaux !! »
Y’a pas toujours de bonnes raisons aux choix que l’on fait. Parfois y’a pas de raison du tout. Je le sais bien. C’est Babylone que j’ai choisi comme nom d’emprunt pour la ville…
Salut Crocheton. Qu’elle était douce la voix blonde qui a prononcé ces mots au-dessus de nos épaules et du vacarme de la vente. Qu’il était doux le visage qu’on a vu en se retournant. Elle a soufflé deux baisers sur les joues de mon frère et il a dit « Mièla, j’te présente mon frère, Brad. » Smack, smack, ses lèvres ont claqué sur mes joues comme des bulles de chewing-gum. On se fait la bise au lycée. Ça non plus je le savais pas.
Après coup, je me suis souvenu que ça m’avait scotché et fait comme une décharge électrique que Mièla m’embrasse, comme ça, sans prévenir, avec cet air si naturel et doux et ce sourire. Ça m’avait électrisé et comme envolé. Ouais voilà, ça m’avait envolé ailleurs. Et puis ça m’est revenu ensuite. Ça m’est revenu très exactement ce qui, juste avant ça, m’avait fait palpiter et rendu si heureux, cette sensation que les baisers de Miela avait recouvert d’une sensation plus voyante. Cette palpitation d’une seconde qui m’avait tellement touché, là où seules touchent les armes d’un frère, c’était Crocheton qui dit « je te présente mon frère, Brad » et moi qui, pour la première fois de ma vie, entends ces trois mots accolés : mon frère, Brad.