La sieste.
La saga du camping : épisode 3
« Pfff, y’a une chouette dans l’arbre d’à côté… voudrais dormir… » Benoit rit. Je grogne.
J’aimerais tellement leur gueuler que NON, c’est vrai, ça tourne pas rond dans ma caboche… mais je me tais bien sûr.
Une sieste. Vingt minutes, allongé là les yeux fermés à profiter du silence. J’en demandais pas plus.
Finalement je l’ai eue ma sieste.
Scritch scritch et scriiiiitttchhh, selon les gars de l’entretien c’est sûrement un gros chien, même sûrement plusieurs gros chiens qui sont venus faire leurs besoins, là, scriiiitchh, juste devant notre emplacement, dans l’allée. Une meute ils disent. Ça me fait sourire. Une meute. Tout de même, y’a le Canikrott’ pour ça dit le plus vieux. Le Canikrott’ c’est le petit enclos, dans le haut du camping, “réservé à nos amis à quatre pattes”. Scriiiitch. Juste devant notre emplacement. C’est pas d’veine qu’ils disent. Y’a des excréments répandus dans l’allée juste devant notre petit territoire, pas au-delà. Cric criiiiccc. Nulle part ailleurs dans le camping. Mais les agents de l’entretien veillent à la bonne tenue des lieux, scriiiiitttchhhh, scriiiiitchh, leurs râteaux grattent en longueur la caillasse du chemin.
Voilà, devant chez nous, l’allée est redevenue propre.
Tant pis.
Je m’allonge dans mon transat.
Les vacances. Le calme. On entendrait passer les nuages s’il y en avait. Cool. Les yeux mi-clos. Chaise longue. Eclats imprévisibles de soleil doré dans l’eau qui vagues et remous doucement. Odeur de pin.
Douce chaleur.
Vacances.
Silence.
Repos.
Cool.
Zen.
…
..
.
.
..
…
Scritch
Scritch scriitch
Scriiitchh scriiiiiiittchhh
Des sandales qui traînent dans les graviers.
Des sandales au loin qui se rapprochent et scriiitchhh.
Tongs en tout genre, des roses, des bleues, sandales à lanières, claquettes qui traînent et clap et clap, traîne-savates, chaussures raclant les cailloux et scritch et scritch Quand des gens passent devant notre caravane on entend le scritch scritch de leurs sandales traînant dans les graviers qui se rapprochent et puis qui s’éloignent. Les gens en vacances traînent les pieds. Pourquoi ? C’est la première question que je me suis posée. Pourquoi les gens traînent-ils les pieds comme ça ? Est-ce la fatigue de l’année écoulée qui leur pèse ou le départ prochain vers une nouvelle année de travail qui les désespère ?
Peut-être qu’ils ont simplement marché dans du caca de mouette. Je sais pas. J’espère.
Peut-être qu’ils veulent juste m’empêcher de faire une sieste. Paisible.
Ça ressemble presque à une mode, une attitude à adopter pour entrer dans le personnage, pour être crédible, pour faire “vacancier”. C’est cool. Traîner les pieds dans les graviers, c’est cool.
Est-ce que c’est juste pour m’emmerder ? Est-ce que c’est juste pour me faire chier, quand je suis claqué sous le soleil avec cette putain d’envie de fermer les yeux et laisser le sommeil fondre sur moi comme un faucon ou un glaçon, que ces petits enfoirés de vacanciers en short et en tongs prennent un malin plaisir à traîner leurs sandales dans la caillasse ? Je m’emporte ? Il faut que je me calme ? Mais je suis claqué, je suis mort, je voudrais juste un peu de silence. C’est pas compliqué ! Est-ce que c’est vous, tous les jours, qui subissez les rourou rourou de ces connes d’hirondelles à 7h00 du matin ? Et le rire idiot de Benoît quand j’ai dit qu’une chouette hulotte était perchée au-dessus de notre tente ? Et ces imbéciles d’anglais de l’emplacement d’à côté dont les marmots gémissent dès 8h00 quand les hirondelles se sont enfin calmées, est-ce que c’est vous qui les subissez ? Non c’est pas vous, c’est moi, et j’en ai marre, je voudrais juste dormir un peu, là, tout de suite, juste faire une sieste, vingt minutes de silence, alors bordel levez vos pieds bande de traîne-savates !!
Dans le haut du camping, le Canikrott’ est propre comme un sou neuf. On mangerait par-terre. C’est ce que dit une voix dans la radio des agents d’entretien qui soudain comprennent.
Les agents d’entretien remontent dans leur camionnette. C’est fou tout de même, dit le plus vieux, j’ai jamais vu ça en quarante ans de carrière. Faut qu’il soit sacrément tourmenté le gars qu’a fait ça. Ramasser toute la merde de chiens du Canikrott’ pour venir l’entasser là, ça doit pas tourner rond dans sa caboche !
Devant chez nous, l’allée est redevenue propre.
De nouveau les tongs y traînent scritch scriitch.
Tant pis.
Texte lu par Saturnin Abadie
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